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Reisach, U.: La responsabilité sociale de l’entreprise en Allemagne. Unternehmerische Sozialverantwortung in Deutschland,  in:  Centre d'Information et de Recherche sur l'Allemagne Contemporaine CIRAC (Hrsg.): Regards sur l’Économie Allemande (RSA) – Bulletin Economique du CIRAC, Université de Cergy-Pontoise,  Nr. 103, Winter 2011, S. 29-36. 

Voici dix ans, l’Union européenne mettait à l’ordre du jour la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE ou Corporate Social Responsibility, CSR), définissant ce concept comme la contribution apportée par les entreprises sur une base volontaire pour « améliorer la société et rendre plus propre l’environnement ». Cette contribution ou responsabilité entrepreneuriale « s’exprime vis-à-vis des salariés et, plus généralement, de toutes les parties prenantes qui sont concernées par l’entreprise mais qui peuvent, à leur tour, influer sur sa réussite » (Livre Vert, COM(2001) 366 final). Or ce lien dynamique d’interactions et de respect mutuel des intérêts en présence (ou stakeholder) que cherche à promouvoir la Commission n’est pas nouveau en Allemagne : il est réalité vivante dans le quotidien des entreprises et fonde leur identité même – au plus tard depuis la constitution de la République fédérale au lendemain de la guerre.

 Le modèle « d’économie sociale de marché » développé dans ces années de reconstruction est en effet le fidèle reflet de la culture économique allemande : d’une économie à visage social, où l’Etat n’intervient que pour définir des règles générales afin de garantir un certain équilibre entre ces deux composantes. Il s’agit par exemple d’un régime fiscal qui repose sur la progression linéaire, d’une protection élevée des droits salariés, comme d’un système d’assurance sociale qui protège contre les aléas de la vie. Ces conditions-cadre font que les disparités sociales sont moins prononcées en Allemagne qu’ailleurs.

 Ce modèle, sorte de « troisième voie » entre un capitalisme ou libéralisme sauvage d’un côté, et un socialisme dont la RDA montrait clairement les limites de l’autre, plonge profondément ses racines dans la doctrine sociale de l’Eglise catholique, développée notamment par le Jésuite Oswald von Nell-Breuning et le théologien Romano Guardini. Des économistes comme Alfred Müller-Armack s’en inspirèrent pour fonder leur approche pragmatique et évolutive de l’économie de marché sociale, synthèse cherchant l’équilibre entre concurrence et Etat social. Elle fut mise en œuvre par des hommes politiques comme Ludwig Erhard, ministre de l’Economie, puis chancelier de la RFA du temps de la première Grande coalition (1963-66) ; il est considéré comme « le père de l’économie sociale de marché ». Ce concept libérait la dynamique du marché alors indispensable à la reconstruction d’une économie et garantissait en même temps la cohésion, et donc, la stabilité sociale. Partagé largement par les partis de rassemblement (chrétien-démocrate, chrétien-social et social-démocrate), ce modèle ordo-libéral demeure la référence et fonde toujours l’identité de la RFA.

Bourgeois, I./Reisach, U.: GM and Opel: malentendus germano-américains, in: Centre d'information et de recherche sur l'Allemagne contemporaine CIRAC: Regards sur l’Économie Allemande – Bulletin Economique du CIRAC, No. 95/2010, p. 33-56

« Comme frappée par la foudre » (Handelsblatt, 05-11-2009). C’est ainsi que la presse allemande décrit la réaction de la chancelière au brusque revirement de General Motors au sujet d’Opel le 3 novembre 2009. Alors qu’à l’été, la maison-mère d’Opel, au bord du dépôt de bilan, avait décidé de céder sa filiale allemande et que le gouvernement fédéral avait accepté de soutenir cette dernière en attendant que soit réglée la question de sa vente, GM décide brusquement de revenir sur sa décision : Opel n’est plus à vendre. L’affaire semblait pourtant conclue : le conseil d’administration de GM avait donné le 10 septembre son aval à la cession d’Opel au groupe de repreneurs associant le canadien Magna et son partenaire russe Sberbank, et les négociations étaient en cours, y compris avec la Commission européenne qui étudiait le dossier sous l’angle des aides d’Etat (les crédits et garanties accordés par le gouvernement allemand s’élèvent à 4,5 milliards €). Mais dans les premiers jours de novembre, le conseil d’administration de GM, constatant une amélioration de la situation du groupe, décide finalement de faire machine arrière. En Allemagne, gouvernement, patronat, syndicats, observateurs, sont atterrés. Tous s’insurgent contre une stratégie industrielle considérée comme illisible et, pis encore, comme sans foi ni loi. Le jour même de l’annonce du revirement de GM, la chancelière Merkel était à Washington, où elle avait tenu le matin un discours remarqué au Congrès ; elle n’est informée de ce ‘camouflet’ qu’à son retour dans l’avion. L’affaire frise l’incident diplomatique…
 Avec un peu de recul, on peut pourtant se demander si le revirement de GM était aussi imprévisible qu’il a été ressenti. Indépendamment de la question du soutien à un groupe industriel en particulier, et de celle de la conformité du projet de sau-vetage d’Opel avec le droit communautaire (toutes deux hautement controversées), le dossier GM-Opel ne relèverait-il pas aussi d’un classique malentendu lié à de très fortes différences entre les cultures d’affaires allemande et américaine ? Malgré la globalisation de l’économie, on semble encore sous-estimer l’impact de cette méconnaissance sur les choix stratégiques des parties impliquées… (IB)
 Ulrike Reisach, spécialiste des USA et de la Chine, est professeur de management international et de communication d’entreprise à l’Université de Neu-Ulm où elle mène, avec une équipe multinationale, diverses études de cas sur les différences culturelles dans le management.

Bourgeois, I./Reisach, U.: Culture d’Entreprise: Le Piège d’ Americanisation, In: Centre d'information et de recherche sur l'Allemagne contemporaine CIRAC: Regards sur L'Economie Allemande, Université de Cergy-Pontoise, 01.12.2007, S. 21-28, https://www.cairn.info/revue-regards-sur-l-economie-allemande-2007-5-page-21.htm

En s’internationalisant, les entreprises adaptent leur mode de gouvernance aux nouveaux critères de compétitivité mondiale. Or la référence en la matière est le modèle américain. La mondialisation des flux financiers, l’harmonisation nécessaire des normes à l’échelle internationale mènent ainsi à une « américanisation » rampante de la culture économique allemande, menaçant de mettre à mal un mode de gouvernance dont l’Allemagne tire sa compétitivité. Car ce « modèle américain », né dans un contexte culturel particulier, est transposé sans être adapté aux valeurs et usages qui fondent le « modèle rhénan ».
 Mais, ressenti comme foncièrement étranger à la culture allemande, il nourrit aussi une forte résistance chez la majorité des entreprises qui refusent de céder aux sirènes d’une mode qui fait fi des identités nationales au nom d’une globalisation mal comprise. C’est pour permettre aux Allemands de mieux comprendre les en-jeux liés à ces évolutions que, forte de son expérience professionnelle, Ulrike Reisach, spécialiste du management international, vient de publier un ouvrage intitulé : « Le piège de l’américanisation ». Nous lui avons demandé d’exposer ici les principaux points de friction avec la culture d’entreprise allemande.